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Portraits d' herbes - 1/24

© Georges Gonon-Guillermas
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Partant du constat qu'aujourd'hui nous vivons à très forte majorité dans les villes, ou plutôt dans les mégalopoles où les limites de l'urbain et du rural sont devenues floues, que les préoccupations écologiques traversent bon gré mal gré toute la société, j'en suis venu à mon tour, en tant que photographe, à m'interroger sur ce rapport à la nature, à cette idée de la nature, qui n'est plus celle communément admise : bucolique, douce et campagnarde.
La nature elle aussi est une idée. Et l'idée de nature comme les modes évolue1. Nos campagnes ne sont plus ce qu'elles étaient il y vingt ans et à plus forte raison il y à cinquante ans. Les métropoles grignotent les terres arables pour que plus nombreux soient ceux qui puissent devenir propriétaires de leur petites maisons individuelles, provoquant ainsi, un repli sur soi accru, la construction sans cesse supplémentaire de nouvelles routes faute de pouvoir mettre en place des transports collectifs rentables, et bien évidemment l’accroissement de la pollution.
La société rurale s'est urbanisé. Les paysans, devenus agriculteurs ne représente plus guère que deux ou trois habitants d'un village de soixante-dix personnes autrefois entièrement habité par des paysans et leur famille, formant groupe. Les autres travaillent dans le tertiaire, en usine quand il en reste ou sont fonctionnaires2, quand ils travaillent.
Nos vieux schémas sont morts. Et l'environnement est de plus en plus menacé. Bien loin de moi pourtant la prétention d'apporter une réponse aux questions que soulèvent cette évolution. Il ne s'agit ici nullement de regretter une "Belle Nature" qui n'a jamais réellement existé, ni de chanter le monde d'aujourd'hui comme ont pu le faire en leur temps les futuristes ; il s'agit de se confronter à cette part de nature que nous trouvons dans les centres de ces nouvelles mégalopoles, de ces agglomérations, et tout particulièrement, ici, de Paris.
J'ai donc tenté photographiquement de parler de ces préoccupations, en quelque sorte, de l'intérieur, enfermé dans Paris, reclus volontaire, sans moyen de locomotion personnel pour en sortir. Partant du quotidien de tout citadin, du banal, du presque rien qu'on finit par ne plus voir, j'ai dressé une série de portraits volontairement incomplète des herbes que le passant peut rencontrer en ville. J'ai laissé de côté les herbes trop prolixes, les terrains vagues et les jardins, trop convenus, pour concentrer mon attention sur celles plus anodines qu'on ne remarque justement pas et qui se présentent pourtant à nous quotidiennement.
Au fur et à mesure de mon avancée dans ce travail j'en suis venu à adopter quelques règles simples devenues systématiques dans ma démarche au fur et à mesure que j'avançais dans son exécution : tout naturellement, j’ai commencé par me mettre à hauteur d’herbe, comme avec un enfant, les yeux dans les yeux, en quelque sorte, refus de toute référence à la temporalité par une lumière froide et sans ombres, suppression de tout être humain ou animal, resserrement du cadrage autour de l'herbe ou des herbes avec un profondeur de champ minimum comme avec un portrait classique (le lieu photographié permet ainsi de contextualiser l’herbe tout en perdant en grande partie son identité en n’intervenant que secondairement.), et tirage moyen format, aux alentours de 0,6 m X 0,6 m (et plus selon le lieu).
Le moyen format ici s'impose pour que le spectateur puisse se retrouver dans un rapport physique, en quelque sorte d'égalité, avec ces photographies (L'appréhension se fait de toute autre manière entre une photographie que l'on tient dans ses mains et une photographie de 0,6 m x 0,6 m que l'on peine à tenir dans ses bras). Ainsi mis en présence de cet "égal" il ne peut l'éviter et se trouve contraint de s'y confronter. Ce format s'impose aussi pour redonner à l'herbe ou aux herbes photographiées leurs justes tailles par rapport au propos et par rapport à la réalité.
Ainsi, avec ces règles, j’ai réalisé ces photographies, ces portraits d’herbes, qui une fois présentées dans leur dimension voulues, se confrontent au regard et la pensée de ceux qui ne les voient plus et en oublient même jusqu’à leur existence. Ainsi montrées, elles nous interrogent, nous parlent de leur beauté et de leur fragilité, des agressions qu’elles subissent sans cesse de notre part : merdes de chiens, mégots de cigarettes, papiers gras, gaz d’échappement, huile de moteurs, pluie acide… mais pourtant elles sont là, par toujours en bonne santé, et deviennent en quelque sorte symbole de ce monde que nous détruisons un peu plus chaque jour, chaque heure, chaque minute, trop cupides pour réellement modifier notre manière de penser et de faire, avant, comme à l’accoutumée, que le mal soit fait.
Ainsi je pense être parvenu à mettre sur pied une série cohérente, où malgré la froideur formelle, refusant d’ennuyer le spectateur mais sans recourir a tout pathos et à fortes démonstrations, je cherche au contraire à faire en sorte qu’il en arrive volontairement à se laisser prendre au piège et finalement trouver si ce n 'est un bonheur immédiat, à créer au moins une ouverture sur le champ du désir3.

1 : Roger Alain, Court traité du paysage, Gallimard, 1997.
2 : Portron Jean-Loîc, Bierre-les-Semurs, Paysage, Arte. Documentaire de 27mn.
3 : Baqué Dominique, La photographie des années 90 : figures d'un désenchantement, Art Press n° 240, Novembre 1998

 



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